Piou piou mes amis.
Passée cette énigmatique salutation, voici le récit épique d'une quête menée au péril de ma vie ; car en dépit du froid, bravant les tas de neige et la poudreuse qui dérape, moi Simba ait accompli un acte héroique, un exploit à la frontière entre la vie et la mort...
Bon le lionceau, tu arrêtes tes bêtises?
Puisqu'il le faut. Bande de barbares, vous ne comprenez rien à mon art.
De quoi s'agit-il donc? Commençons par le commencement, vu que c'est en général le meilleur moyen de raconter une histoire, anecdote ou même bêtise. Sauf si on commence par le début.
Je rentrais donc de mes cours à environ trois heures de l'après-midi, il faisait bien sûr nuit. Or, je dépasse la maison et je continue plein nord avec pour objectif d'aller au Popol Emploi raconter ma situation. Il faut le faire chaque mois, sinon ils viennent toquer à la porte de vos toilettes pendant que vous êtes sur votre trône, et ils vous demandent si vous pensez bien à votre prochain job.
Presque.
J'étais donc en route. Il faisait froid, j'avais trois pantalons les uns sur les autres, deux paires de chaussettes superposées et mon bonnet en fourrure sur la tête. Les crampons sur mes chaussures blindées crissaient sur la neige tassée et diaboliquement glissante. Je pourrais commencer un roman comme ça, moi...
Je dépasse un solitaire arrêt de bus et quelque chose de sombre par terre attire mon regard. D'abord je crois que c'est un truc que quelqu'un a laissé tomber, du genre un gros porte-clés avec une peluche au bout, ça avait l'air poilu ce bidule. Il n'empêche que ça m'intrigue. Je m'accroupis (pas évident avec trois pantalons superposés) et je me rends compte que la chose poilue n'est en fait pas une chose poilue.
C'est une chose à plumes.
En l'occurrence un petit oiseau, pas beaucoup plus grand qu'un moineau. Il ne bougeait pas. Je le touche délicatement du bout de ma moufle et il montre signe de vie! Tout doucement, je le ramasse. La boule de plumes ne résiste pas, elle bouge à peine. Je l'examine à la lumière du lampadaire le plus proche mais je ne vois aucune blessure. Le bout des ailes est rouge mais ça a l'air normal.
Je le voyais presque pleurer, le petit oiseau... ou alors c'était moi qui pleurais presque? Pauvre bête...
Donc je me retrouve avec un petit oiseau dans les mains, il fait dans les -26°C et je suis seule.
Et maintenant Grand Schtroumpf, on fait quoi?
Je suis incapable de poser l'oiseau. Je pense d'abord à le déposer sur une branche mais il fait tellement froid et la boule de plumes est à peine vivante que ce serait l'envoyer à la mort. Je ne sais pas quoi faire mais je me remets à marcher en tenant délicatement l'oiseau entre mes moufles. Je m'attends presque à ce qu'il meure dans mes mains.
Un homme marche dans la direction opposée, il vient vers moi. Impossible à rater avec son gilet réfléchissant. Au moment où on va se croiser, je l'interpelle en suédois et je lui montre l'oiseau. Je demande s'il sait quoi faire, s'il y a un refuge pour boules de plumes perdues dans le coin. Il me répond (en suédois heureusement) que l'oiseau aurait dû migrer vers le sud depuis longtemps, et qu'il fait beaucoup trop froid pour lui maintenant. Il n'y a sans doute rien à faire, c'est la nature. Mais je peux toujours essayer de le ramener à la maison et de l'héberger dans une boîte à chaussures. Il risque de mourir tout de même.
Je remercie le monsieur, il me souhaite bonne chance et je continue à marcher. Au bout de quelques pas je me dis que mon oiseau va vraiment mourir si je ne l'emmitoufle pas, parce que mes moufles ne sont pas d'une grande aide. Pour moi oui, pour l'oiseau, moyennement. Donc je passe en mode bonne âme et j'enlève courageusement mon bonnet en fourrure et je l'enroule autour de l'oiseau. Parce que même si j'essaie de le sauver et même s'il meurt malgré tout, je ne peux pas le laisser mourir de froid. C'est trop horrible.
Sans bonnet en fourrure par -26... je vous assure que ça gèle vite, les oreilles. Et quand ça gèle, ça fait MAL! Même en 5 minutes de marche, mon oreille droite a complètement abandonné le combat et quand je me suis mise à l'abri, l'oreille en question était froide et dure.
Sans commentaires.
Alors pour la petite histoire, Kai squattait chez son frère juste ce jour-là alors je me suis aussi réfugiée chez le frère. Je grimpe l'escalier, sonne à la porte et le boyfriend m'ouvre. Je montre mon bonnet en fourrure avec oiseau intégré et j'entre sous les yeux incrédules de Kai. Oui, j'ai un oiseau dans mon bonnet.
Il me prend le bonnet (oiseau inclus), j'enlève mes moufles, mes crampons, mes chaussures, mon manteau, mon écharpe, mon sur-pantalon blindé et je suis Kai dans le salon (oiseau toujours inclus). Son frère (à Kai, pas à l'oiseau) nous rejoint et nous essayons de réchauffer la boule de plumes (qui bouge à peine plus qu'avant). Je repasse en mode bonne âme et je prête mon écharpe à l'oiseau. Comprenez-moi, la température extérieure est équivalente à celle que vous avez dans votre congélo... imaginez-vous sortir du congélo! On ne se réchauffe pas en deux minutes, et pas sans une grosse couverture.
Et pour un oiseau de cette taille, mon écharpe sera une très, très grosse couverture.
Nous avons donc un oiseau enroulé dans mon écharpe, à moitié mort de froid et de peur.
Et maintenant?
On essaie de lui donner à boire, il boit peut-être un peu, on n'est pas sûr. Il bouge un peu en tout cas. On essaie de le nourrir de müsli nature mais apparemment ce n'est pas trop son truc. Kai appelle son beau-père qui est connaisseur en oiseaux et il nous donne toute une série d'instructions (en finnois).
Kai va demander des précisions à monsieur Google et on obtient le petit nom de l'oiseau en toutes les langues.
Notre patient est donc un jaseur boréal. Comme vous vous en doutez d'après le nom, c'est une boule de plumes nordique qui migre (parfois) en Europe centrale pour l'hiver, parfois même jusqu'en France (eh oui). Notamment l'hiver 2004 a eu une invasion de ces petites choses.
| J'essaie de nourrir le jaseur boréal... qui n'est pas intéressé. |
Nous suivons les conseils du beau-père et transportons l'oiseau dans une boîte à chaussures. Bien évidemment, la seule boîte à chaussures disponible est si étrangement adaptée à l'hébergement d'un oiseau que ça a l'air d'être un coup du destin...
| A bird (not angry) in an Angry Birds box. |
C'est à peu près à ce moment que Kai (qui lisait tout ce que Wikipédia avait à offrir sur le jaseur boréal) nous fait remarquer qu'on peut déterminer le sexe de l'oiseau en observant son plumage. Nous observons. Les plumes noires sur sa poitrine s'arrêtent net au lieu de partir en dégradé, les plumes du bout de la queue sont jaune vif, c'est bien un monsieur oiseau, adulte. Enfin c'est ce qu'on pense. Il a donc reçu le nom de Sir Bird. Nos plates excuses s'il s'agissait en fait de Madam Bird qui vivait sous une fausse identité, on ne sait jamais.
En colère ou pas, notre oiseau refuse toujours de manger le müsli. Goûts de luxe. Le frangin de Kai part alors en expédition dans son congélo (qui est sans doute plus chaud que la rue dehors...) et en sort des groseilles et cassis gelés (récoltés pendant l'été). Il en met une douzaine dans un bouchon en plastique puis le colle au micro-ondes pour dégeler les baies et le bidule manque de s'enflammer va poser le casse-croûte de monsieur dans la boîte à oiseau chaussures.
Cette fois, Sir Bird se jette sur les baies et en avale trois quasiment l'une après l'autre. Petite pause, puis une quatrième. Il avait l'air nettement plus vif et nous étions super heureux tous les trois de voir que notre oiseau gelé revenait à la vie grâce à nos soins! C'était vraiment génial. En plus, Sir Bird est trop mignon, on a juste envie de le caresser...
Nous nous sommes retenus, pour les caresses. Au lieu de câlins, ça a été lavage de mains, par mesure de précautions. Et puis si on a économisé les câlins, c'est aussi parce qu'avant de manger les baies, Sir Bird était terrifié.
Mais son état s'est amélioré (aidé grandement par le casse-croûte) et Sir Bird a pu bouger, s'asseoir, sautiller et même remuer les ailes! :')
| Sir Bird dans sa suite de luxe. Ce ne sont pas des serviettes Subway, c'est sa moquette première classe. |
Sir Bird se rétablit et mange de plus en plus (et fait de plus en plus de crottes aussi, logique). On commence à se demander quoi faire. Faut-il le libérer? On ne peut pas le garder quand même, c'est un oiseau sauvage... et puis on ne sait jamais s'il est porteur d'infections...
Après quelques heures de soins (de moins en moins intensifs), Sir Bird répond lui-même à la question et tente de s'envoler. On le maintient dans sa boîte et on essaie de lui expliquer que c'est encore trop tôt pour voler, qu'il faut qu'il se repose encore un peu. Mais Sir Bird s'en fiche. Il profite d'un moment d'inattention. (lire : Je faisais des crêpes, Kai se promenait dans les méandres de l'Internet et son frère regardait ailleurs.) Soudain, Sir Bird rassemble ses forces et se jette contre le plafond de la suite à chaussures pour oiseau, ailes déployées. D'un coup, il vole dans l'appartement, en zigzag comme s'il avait un peu bu, on panique à essayer de l'attraper...
Sir Bird se paie une vitre (avec un gros "bong!", pauvre bête) et atterit un peu en catastrophe. Il est sonné, on en profite, on l'attrape. Avec mon bonnet en fourrure, tant qu'à faire.
Snif.
Sniiiiiiif...
(Je vous passe le bruit délicieux du mouchage de nez.)
Mais Sir Bird n'est pas comme ça. Il ne s'enfuit pas comme un voleur.
| Ouvrez la barrière invisible... Il fait froid ici! Je peux avoir un cinquième service de baies? |
Sir Bird nous a regardés à travers la fenêtre pendant un moment, l'air de regretter son séjour au chaud. Kai a toqué à la fenêtre pour lui dire de rentrer à la maison et Sir Bird s'est envolé vers le nord.
Un lac de larmes s'est formé dans le salon après le départ de Sir Bird. Mais c'est mieux comme ça. Personne ne voulait le voir immobile à la fenêtre, attendant que ses ailes gèlent.
Alors nous acceptons petit à petit le départ de Sir Bird. Nous croisons les doigts pour qu'il survive malgré le froid. Mais nous sommes tellement contents de l'avoir sauvé, parce que sans nous il serait mort de froid par terre. Donner une seconde chance à un petit oiseau tout mignon, ça vous réchauffe le coeur par -26. Même quand il ne fait pas -26. Aider un animal, même tout petit, ça rend heureux c'est tout.
Les prochains jours seront consacrés à éponger le lac de larmes qui prend de la place au salon.
Bonus :
Sir Bird était peut-être tout mignon, mais sa réaction d'oiseau terrifié était moins mignonne...
| Eh oui, il a lâché une crotte sur mon écharpe. Bon appétit. |
Groar!
Sir Bird. <3
RépondreSupprimerWaw, t'es une héroïne! Bien joué ma puce :-)
RépondreSupprimerEt la boîte Angry Birds... Vraiment trop fort, awsome!!